St #1 : Tiziana Villani & Marianita Palumbo

vendredi 17 octobre 2014 à 9h30

thème A : ESPACES PUBLICS, COMMUNS, COLLECTIFS, UN ENJEU DE LA VILLE CONTEMPORAINE
(coord. Alessia de Biase)

Disparition des espaces publics ?

Tiziana Villani commencera notre réflexion en faisant surgir la question de l’effacement de l’espace public comme un des enjeux qui déterminent la disparition des espace de l’en commun de notre modernité, surtout par rapport aux modelés d’urbanisation contemporaine. Le motif de ce développement critique est la disparition de l’espace public en tant qu’espace partagé: lieu des règles et des institutions. L’on peut ainsi repérer le fil conducteur qui relie la crise de l’État nation et le devenir des métropoles. En effet, nous assistons à la disparition du territoire comme plan constitutif des règles qui fait place à un territoire virtuel. Ce processus impose une délégation, le plus souvent passive, vers la codification de notre quotidien, ce qui finit par faire imploser les lieux et les institutions traditionnelles. Pour plus approfondir son propos elle s’arrêtera sur le concept d’environnement qui, traditionnellement, a été marqué par l’emploi qu’en ont fait d’abord la géographie et par la suite les diverses sciences sociales. L’environnement est cependant une dimension, un horizon, un plan bien plus ample qui, loin d’être homogène, prévoit une infinité d’espaces et de modalités qui forgent inlassablement l’existence. L’environnement a à faire avec la vie,  avec les corps qui le constituent, avec les transformations qui le traversent.  Actuellement, la complication et la variation qu’ont atteint les processus de transformation, enclenchés surtout par le renouvellement incessant des innovations technologiques, demandent un saut de paradigme. En d’autres termes, nous devons interroger tout ce qui arrive et se déploie en ayant recours à une pluralité d’outils théoriques qui ne sont pas uniquement interdisciplinaires,  mais qui doivent réussir à dégager, à travers une analyse attentive du langage, la nature des nouveaux dispositifs. Il s’agit de dispositifs non seulement de pouvoir au sens foucaldien du terme, mais encore de communication, de gouvernement des corps, des passions et du territoire comme expression créative du vivre quotidien. En ce sens, comme de nombreux chercheurs l’ont déjà remarqué, on ne peut pas réduire le territoire à sa cartographie. L’environnement est caractérisé par une extrême plasticité, une performativité qui nous révèle à présent comme jamais comment on en est arrivé à un moment d’écart particulier: celui de l’accélération, comme le souligne Paul Virilio.

Marianita Palumbo ensuite, à partir de son ethnographie d’un quartier et de la problématisation anthropologique de ce qu’est l’espace public aujourd’hui, contribuira à l’analyse du rôle, dans les villes contemporaines, d’espaces publics où se joue une urbanité différente, qui souvent déjoue les règles dominantes du vivre en société, ou, du moins, en montre le degré de conventionalité. Si plusieurs chercheurs ont fait appel au besoin d’un espace public “ouvert” dans les villes contemporaines, montrant l’interrelation entre transformation spatiale et sociale (Jacobs 1961; Sennett 2006 ; Madanipour 1996; de Biase et Coralli 2009), la tendance globale semble entreprendre le chemin inverse, c’est à dire la production d’un espace homogène, standardisé où la nécessité de contrôle est prioritaire. Ce processus de reconfiguration des espaces publiques des villes contemporaines ne se fait pas sans fractures, sans sélections entre des formes de différences, d’altérité, voire d’ethnicité, valorisées ou vouées à être effacées et exclues. Dans le contexte des villes européennes et de la rhétorique croissante sur le « cosmopolitisme » qui serait le trait spécifique des métropoles contemporaine, quelle place réservons nous à des espaces publics où une urbanité différente se manifeste et où nous pouvons éprouver la « condition cosmopolite » (Agier 2013) du Monde? Le chemin qu’elle propose pour questionner l’espace public contemporain passera par le lieu parisien à la géographie variable qui prend les noms de Barbès-la Goutte d´Or-Château-Rouge. Ici, l’espace public est l’objet et le lieu d’un processus de domestication et normalisation de la part d’une arène d’acteurs qui réclament le rétablissement des normes de son usage, redéfinissant donc le profile d’un « usager légitime ». Quelle urbanité se développe-t-elle et quel est le faire « commun » des espaces publiques de Barbès ? Quel est le profile de l’usager légitime de cet espace public en transformation qui émerge en observant les « chantiers en cours » ?

Tiziana Villani Docteur en Philosophie et Urbanisme, HDR en Urbanisme, Tiziana Villani est aussi la directrice d’Eterotopia France. Elle fait partie du Collège de Doctorat dép. Ambiente Territorio-Ingegneria Università di Roma La Sapienza, et enseigne à l’ENSA Paris-La-Villette en licence, master et postdater.

Maria Anita Palumbo est Docteur de l’EHESS en Anthropologie sociale et Ethnologie. Elle a un Master II en cinéma documentaire et anthropologique et une Maîtrise en Ethnologie et Sociologie Comparative de l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense. Post Doctorante au Laboratoire Anthropologie Urbaine (LAU / CNRS), elle est chercheur associé au Laboratoire Architecture et Anthropologie (UMR LAVUE/CNRS) avec lequel elle collabore depuis 2006. A l’ENSA Paris La Villette elle enseigne dans différentes unités de projet architectural et urbain. Maria Anita est aussi vacataire en sciences humaines et sociales à l’ENSA Versailles et Paris-Belleville.

Suggestions bibliographiques pour la séance « Les incontournables » selon les auteurs

  • Chamayou G., Les chasses à l’homme, Paris, éd. La Fabrique, 2010
  •  Davis M., Planet of Slums: Urban Involution and the Informal Working Class, 2006.
  •  Deleuze G. –Guattari F., Mille plateux. Capitalisme et schizophrénie, Paris, Éditions de Minuit, 1980.
  •  Foucault M., Sécurité, territoire et population, Cours au Collège de France. 1977-1978, Paris, Gallimard-Seuil, 2004.
  •  Foucault M., Naissance de la biopolitique, Paris, Gallimard-Seuil, 2004.
  •  Gorz A., Ecologica, Paris, Galilée, 2008.
  •  Guattari F., Les trois écologies, Paris, Galilée, 1989.
  •  Hacking I., Entre science et réalité. La construction sociale de quoi?, Paris, La Découverte, 2001.
  •  Harvey D., The enigma of capital and the crises of capitalism, ProfileBooks, London, 2010.
  •  Naess A., Okology, samfunn og livstill, 1976.
  •  Villani T., Psychogéographies urbaines, Paris, EterotopiaFrance, 2014.
  • Agier, M. (2013) La condition cosmopolite. L’anthropologie à l’épreuve du piège identitaire, Paris : La Découverte, coll. « Sciences humaines »
  • Biase (de) A., Coralli M. (dir.) (2009), Espaces en commun. Nouvelles formes de penser et habiter la ville, Paris : L’Harmattan.
  • Delgado, M. (2011) El espacio público como ideología, Madrid : La Catarata.
  • Jacobs, J. (1961) The Death and Life of Great American Cities, New York : Random House.
  • Joseph, I. (1984) Le passant considérable. Essai sur la dispersion de l’espace public, Paris : Librairie des Méridiens.
  • Joseph, I. (1995) Prendre place. Espace public et culture dramatique, Paris : Éditions Recherches.
  • Madanipour, A. (2009) Whose Public Space?: International Case Studies in Urban Design and Development, London : Routledge.
  • Madanipour, A., Knierbein, S., Degros, A. (dir) (2014) Public Space and the Challenges of Urban Transformation in Europe, New York & London : Routledge.
  • Sennett, R. (2006) « The Open City: The Closed System and The Brittle City» in Urban Age,London : Urban Age.

Pour se préparer à l’écoute 2 textes récentes  à télécharger

MillepianiTiziana Villani, « Ecosophie. Parcours pour la production des pratiques du sens », Millepiani, n°32, 2007 (traduction française de la version italienne publiée)
LIEU243-f9bf9 Marianita Paulmbo, « Figures de l’habiter, modes de negociation du pluralisme à barbès. L’alterite comme condition quotidienne », Lieux communs, n° 12, 2009
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